LECTURE

Magali Jenny et le mystère sarde avec « Le Masque »

today02/06/2026

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Ethnologue de formation, Magali Jenny a longtemps exploré les secrets de nos régions de Suisse romande, signant des succès mémorables sur les guérisseurs et les pratiques traditionnelles du secret. Après avoir partagé le quotidien des motards en pèlerinage à travers l’Europe, elle opère aujourd’hui un virage fascinant vers la fiction avec son tout premier roman, « Le Masque », publié aux éditions Favre. Un ouvrage captivant où se mêlent rituels ancestraux, mystères archéologiques et aventures humaines au cœur d’une Sardaigne sauvage.

Invitée du podcast Helveticum, In Helvetia Veritas, Magali Jenny a confié les coulisses de cette création singulière. L’auteure nous plonge dans un univers où les frontières entre la réalité scientifique et le fantastique s’estompent pour laisser place au frisson de la découverte. À travers les tribulations de son héroïne Jo, une chercheuse en ethnologie projetée sur la piste d’un objet antique dérobé, le roman pose une question fondamentale : et si les légendes contenaient une part de vérité bien plus tangible que nous ne l’imaginons ?

De la Suisse romande à la Sardaigne sauvage : un coup de foudre originel

On connaissait Magali Jenny pour ses recherches approfondies et ses ouvrages solidement ancrés dans le patrimoine helvétique. Le choix de la Sardaigne comme décor principal de ce premier thriller romanesque a de quoi surprendre, mais il découle en réalité d’un attachement profond et ancien. L’auteure explique que cette relation a débuté simplement lors de vacances adolescentes avec ses parents. Le charme de l’île a opéré avec une telle force que sa famille y a ouvert un établissement hôtelier, permettant à la future ethnologue d’y passer plusieurs saisons intenses.

Au-delà des plages et des paysages qui séduisent initialement les touristes, Magali Jenny s’est rapidement passionnée pour la densité culturelle et historique de cette terre. La civilisation sarde est d’une richesse inouïe, remontant à plus de quatre mille ans, une temporalité contemporaine de l’Égypte antique. Lors de ses études universitaires en ethnologie, ce coup de foudre de jeunesse s’est transformé en un sujet d’étude rigoureux. Elle s’est penchée sur les traditions locales, la musicalité des instruments typiques, la complexité de la langue sarde — qui est une langue à part entière et non un simple dialecte — et surtout sur les masques et les rituels mystiques qui jalonnent l’histoire de l’île.

magali jenny
« Le Masque » est paru le 7 mai aux Editions Favre

L’émergence du roman ethnographique : entre Indiana Jones et rigueur scientifique

Avec « Le Masque », Magali Jenny ne se contente pas de raconter une histoire de fiction ; elle pose les bases d’un genre qu’elle qualifie elle-même, avec une grande humilité, de roman ethnographique. Si le grand public est familier des romans historiques ou des aventures archéologiques incarnées par des figures mythiques de la pop culture, l’ethnologie restait jusqu’ici un terrain peu exploré par la littérature de divertissement.

Le personnage principal, Joséphine, dite Jo, partage de nombreux points communs avec son auteure. Toutes deux sont chercheuses et passionnées par les mécanismes de la culture humaine. Magali Jenny concède volontiers que Jo représente une version idéalisée d’elle-même, un double de fiction à qui elle a prêté ses intérêts professionnels, ses passions pour les recueils de légendes locales et une soif insatiable d’aventure. Les proches de l’écrivaine reconnaîtront également certains de ses traits de caractère chez les assistantes de Jo, tandis que ses propres défauts ont été habilement projetés sur l’antagoniste du récit, l’ambigu Docteur S.

L’un des points forts du roman réside dans sa description saisissante des états de transe. Interrogée sur la source d’une telle justesse narrative, Magali Jenny évoque ses voyages, notamment en République dominicaine, où elle a pu observer les rituels vaudous en tant qu’ethnographe. Elle confie aussi une expérience personnelle troublante survenue durant ses études universitaires : lors de l’écoute en classe d’un enregistrement de tambours africains diffusé par un professeur, elle a vécu une forme de transe spontanée, une perte totale de repères dans la réalité dont elle a été ramenée en douceur par l’enseignant habitué à ces phénomènes. Cette expérience vécue insuffle au récit une authenticité remarquable.

Le délicat dosage entre érudition anthropologique et pur divertissement

Passer de la rédaction de guides et d’enquêtes documentaires à la création d’une fiction romanesque représentait un défi stylistique majeur. Dans ses ouvrages précédents, comme ses célèbres travaux sur le secret et les guérisseurs en Suisse, l’écriture de Magali Jenny se devait d’être le porte-parole fidèle des témoins rencontrés, laissant peu de place à l’imagination pure. Le travail de chercheuse universitaire impose un cadre strict et cartésien.

La fiction offre une liberté nouvelle, une porte ouverte sur le fantastique et la fantaisie que l’auteure a embrassée avec bonheur, sans pour autant renier sa rigueur scientifique. « Le Masque » est le fruit d’une longue maturation. Cette temporalité étendue a permis de donner une réelle épaisseur psychologique aux personnages. L’intrigue navigue habilement entre deux époques et deux espaces géographiques distincts, exigeant une attention constante pour maintenir une cohérence parfaite et éviter que le récit ne s’éparpille.

Magali Jenny s’inscrit pleinement dans une démarche de transmission et de partage, refusant de s’enfermer dans une tour d’ivoire académique. Selon elle, les sciences humaines doivent sortir du jargon universitaire pour être restituées au grand public. Son écriture se veut accessible au plus grand nombre, prouvant qu’un esprit scientifique et rigoureux peut parfaitement cohabiter avec une créativité débordante.

Le masque comme miroir universel de l’humanité

Au cœur du roman, le concept du masque dépasse la simple dimension de l’objet archéologique pour devenir une métaphore de notre rapport au monde et à l’invisible. L’auteure explore les différentes facettes de cet accessoire universel, utilisé à travers le globe pour se cacher, se protéger, mais aussi pour se transcender lors de cérémonies sacrées.

À travers ce prisme, Magali Jenny exprime une vision intime de son propre rapport aux mystères de l’existence. Pour elle, l’absence d’explication scientifique immédiate ne saurait être synonyme d’inexistence. Le mystère demeure essentiel car il pousse l’être humain à se dépasser, tout en le remettant humblement à sa place face à l’immensité de ce qui lui échappe. Le besoin de rituels et le désir de se connecter à des instances supérieures constituent des points communs fondamentaux partagés par toute l’humanité, et les masques rituels permettent précisément de rendre ces divinités visibles au sein de notre monde.

Vers une suite dans les sommets de l’Himalaya

Que les lecteurs se rassurent : les aventures de Jo ne s’arrêteront pas là. Magali Jenny a conçu son héroïne et son univers ethnologique avec la ferme intention d’en faire une série de romans indépendants. Le deuxième volume est d’ailleurs déjà en cours d’écriture, ancré dans l’esprit de l’auteure qui sait précisément où elle mène ses personnages. Si le Docteur S observe pour l’instant une discrétion tactique, sa réapparition future est d’ores et déjà confirmée.

Pour cette prochaine enquête, l’écrivaine abandonnera le relief sarde pour guider son lectorat vers les horizons escarpés de l’Himalaya, et plus particulièrement du Ladakh. Travaillant au Tibet Museum de Gruyères et ayant exploré cette région l’année dernière, elle s’appuiera de nouveau sur ses connaissances directes du terrain pour bâtir une intrigue au carrefour des cultures bouddhistes et des secrets d’altitude. Un voyage qui s’annonce intense et dépaysant.

Le succès à long terme d’une telle saga littéraire dépendra bien sûr de l’accueil en librairie, un enjeu crucial pour les artistes en Suisse romande où il reste difficile de vivre exclusivement de sa plume. Les ventes du « Masque » permettront à l’auteure d’aménager son temps professionnel pour se consacrer pleinement à l’écriture de ces futurs récits.

Avec l’arrivée des beaux jours, « Le Masque » s’impose comme le compagnon idéal à glisser dans son sac de voyage. Conçu par Magali Jenny comme un ouvrage récréatif et plaisant, ce thriller ethnographique saura captiver les passionnés de mystères, les amoureux de la Sardaigne et tous ceux qui souhaitent s’évader le temps d’une lecture estivale riche en rebondissements.

Écrit par: Maurizio Iulianiello