LECTURE

Les petites mains vertes : Jean-Luc Pasquier ou l’art de murmurer à l’oreille des radis

today24/02/2026

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Le monde se divise en deux catégories : ceux qui possèdent un balcon transformé en jungle urbaine et ceux qui parviennent à faire rendre l’âme à un cactus en plastique. Pour Jean-Luc Pasquier, horticulteur fribourgeois et pédagogue dont la passion est aussi fertile qu’un compost de compétition, la fameuse main verte n’est pourtant pas un don mystique tombé du ciel. C’est avant tout une affaire d’attention. Dans un entretien accordé au podcast Helveticum – in Helvetia veritas, celui qui vient de publier l’ouvrage Les petites mains vertes nous rappelle que s’occuper du vivant, c’est un peu comme s’occuper des enfants : si on les oublie une semaine, le résultat est rarement probant.

La main verte au troisième étage sans ascenseur

Contrairement aux idées reçues, la main verte ne nécessite pas l’acquisition d’un domaine seigneurial ou d’une serre connectée. Selon Jean-Luc Pasquier, tout commence par un simple regard porté sur le végétal. Que vous habitiez au sommet d’une tour ou dans une ferme, le défi reste le même : accompagner la vie dans un milieu qui, sans votre intervention, ressemble furieusement à un désert. Sur un balcon ou derrière une vitre, la plante est totalement dépendante de l’humain. Cette attention vis-à-vis du vivant est le socle de sa philosophie, une leçon apprise dès l’enfance, non pas avec des fleurs exotiques, mais grâce à la contemplation émerveillée d’un gros lombric déniché dans un tas de sable. Ce ver de terre, bien loin d’être un simple invertébré gluant, représentait déjà pour le jeune Jean-Luc la base de tout : la santé du sol.

De la Mauritanie aux plateaux radio : un parcours enraciné

La vocation de Jean-Luc Pasquier s’est forgée dans les contrastes les plus saisissants. Si les petits boulots de jardinage chez les voisines de son quartier ont amorcé la pompe, c’est sous le soleil implacable de la Mauritanie que le déclic définitif a eu lieu. Imaginez un jardinier capable de faire verdir le désert simplement en apportant de l’eau sur du sable pendant trois ans, sans même avoir semé quoi que ce soit. C’est cette force de la nature, capable d’émerger là où on ne l’attend pas, qui l’a définitivement conquis. Aujourd’hui, il partage cette expertise à la radio, notamment dans l’émission Jardin Matin, où il répond avec le même sérieux aux questions existentielles sur les rosiers qu’aux demandes plus loufoques, comme celle de ce retraité souhaitant détaxer l’essence des tondeuses sous prétexte qu’elles ne roulent pas sur l’autoroute.

Les petites mains vertes
Les petites mains vertes publié par Felco est disponible en Français, Allemand et Anglais

Le chloroplaste, ce héros méconnu de la survie humaine

Dans une époque où l’on se passionne pour le dernier algorithme à la mode, Jean-Luc Pasquier préfère nous parler du chloroplaste. Pour lui, ce minuscule organite capable de transformer la lumière et le CO2 en sucre est la seule chose véritablement importante sur cette planète. C’est le point de départ de son nouvel ouvrage, Les petites mains vertes, publié chez Felco. À travers les personnages de Rose et Félix (un clin d’œil appuyé à Félix Flisch, le père des célèbres sécateurs suisses), l’auteur cherche à reconnecter les jeunes générations avec la réalité tangible. À une heure où les enfants maîtrisent mieux le scroll sur tablette que le semis de radis, Jean-Luc Pasquier propose un retour à l’émerveillement lent. Car le jardinage est l’antithèse absolue de l’instantanéité numérique : on sème, on attend, on observe, et parfois, il ne se passe rien pendant des semaines. C’est l’école de la patience par excellence.

Ecoutez l’interview de Jean-Luc Pasquier dans le podcast Helveticum – in Helvetia Veritas

Versailles, la pyrale du buis et les leçons de la nature

L’histoire des jardins nous apprend aussi que vouloir dompter la nature à l’excès peut mener à la catastrophe. Jean-Luc Pasquier évoque avec une pointe d’ironie le cas de Versailles. Louis XIV, en bon monarque absolu, a voulu une nature géométrique et maîtrisée, créant d’immenses monocultures de buis. Résultat des courses quelques siècles plus tard : la pyrale du buis, ce papillon venu d’Asie, a trouvé là-bas le buffet à volonté le plus prestigieux d’Europe. Quand la maladie ou les insectes s’attaquent à une telle concentration de plantes identiques, le jardinier se retrouve, selon les mots du responsable de Versailles lui-même, dans une situation fâcheuse. Cette anecdote souligne l’importance de la biodiversité et du biocontrôle. Aujourd’hui, l’horticulture moderne abandonne massivement les molécules chimiques « en -cide » qui tuent tout sur leur passage pour se tourner vers des solutions respectueuses du sol et de ses habitants.

Les petites mains vertes

La loupe et le sac à dos : l’émerveillement comme mode de vie

Si vous croisez Jean-Luc Pasquier en forêt, il y a de fortes chances qu’il soit penché sur un caillou avec une petite loupe. Pour lui, l’émerveillement ne s’arrête pas aux roses parfumées ou aux orchidées spectaculaires. Il s’intéresse désormais aux lichens et aux mousses, ces pionniers de la vie capables de coloniser la roche nue. Il cite avec admiration ces botanistes passionnés, capables de porter vingt-cinq kilos de livres de détermination dans leur sac à dos pour identifier une plante rare, ne gardant qu’une brosse à dents et un slip pour le côté pratique. C’est cette passion brute, presque dévorante, qu’il infuse dans ses écrits et ses interventions. Écrire pour la presse ou pour ses livres reste pour lui un exercice solitaire et parfois douloureux, mais nécessaire pour transmettre cette étincelle verte aux futurs petits jardiniers. Le message est clair : lâchez vos écrans, allez vous rouler dans l’herbe et surtout, n’oubliez pas d’arroser vos radis, même s’ils ne vous répondent pas en allemand.

Écrit par: Maurizio Iulianiello