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today09/10/2026
Début octobre 2026, Amazon a dévoilé une gamme de liseuses Kindle entièrement redessinée, avec un écran qui affleure désormais le bord de l’appareil et une nouvelle génération de liseuse couleur. Une annonce de plus dans le calendrier de la tech ? Pas seulement. Près de vingt ans après le premier Kindle, la liseuse n’a ni disparu ni remplacé le livre papier. Elle a trouvé sa place, discrète et tenace, dans la vie de millions de lecteurs. Ce que cette nouvelle génération raconte, c’est l’histoire d’une technologie à part, et celle de nos façons de lire, qui changent plus vite qu’on ne le croit.
Pour comprendre pourquoi une liseuse ne ressemble à aucun autre écran, il faut remonter aux années 1990, au MIT Media Lab. Un chercheur, Joseph Jacobson, y défend une idée qui paraît alors farfelue : un livre électronique qui ne consommerait presque aucune énergie et qu’on lirait comme du papier. En 1997, il fonde avec deux étudiants, Barrett Comiskey et J.D. Albert, ainsi que Jerome Rubin et Russ Wilcox, la société E Ink.
Leur invention repose sur un principe d’une élégance rare. L’écran est rempli de microcapsules contenant des particules chargées électriquement, blanches et noires. Une impulsion électrique fait remonter les unes ou les autres à la surface, et dessine ainsi lettres et images. Une fois la page affichée, l’écran n’a plus besoin de courant pour la maintenir. C’est ce qui explique l’autonomie hors norme des liseuses, qui se compte en semaines et non en heures.

Surtout, cet écran ne projette pas de lumière vers vos yeux : il réfléchit celle de la pièce, exactement comme une feuille de papier. Les liseuses modernes ajoutent un éclairage frontal pour lire dans le noir, mais le principe reste le même. C’est pour cette raison qu’on lit sans peine une liseuse en plein soleil, là où un smartphone devient illisible.
Le premier Kindle sort aux États-Unis le 19 novembre 2007. Deux ans plus tard, en décembre 2009, E Ink passe sous pavillon taïwanais, rachetée par Prime View International, devenu E Ink Holdings. Aujourd’hui encore, la grande majorité des liseuses du marché, quelle que soit leur marque, utilise ses écrans.
Si l’encre électronique est si agréable pour lire un roman, elle a longtemps buté sur une limite : le noir et blanc. Les premiers essais d’écrans couleur, au début des années 2010, donnaient des teintes ternes et une image peu nette. Il a fallu attendre la technologie Kaleido, et surtout sa troisième génération, pour que la couleur devienne enfin crédible sur une liseuse grand public.
Le principe est simple à expliquer : un filtre coloré est posé sur un écran noir et blanc classique. Ce filtre a un coût. Une même zone d’écran doit être partagée entre plusieurs couleurs, ce qui divise la finesse de l’image par deux. Le Kindle Colorsoft affiche ainsi 300 pixels par pouce en noir et blanc, mais 150 en couleur. Résultat : des teintes douces, un peu pastel, loin de l’éclat d’une tablette.
Est-ce un défaut ? Tout dépend de ce que vous lisez. Pour un roman, la couleur n’apporte presque rien. Pour une bande dessinée, un manga en couleur, un livre de cuisine ou un magazine, elle change en revanche l’expérience. La liseuse couleur n’est pas une tablette au rabais : c’est un autre objet, pensé pour un autre usage.
Que change concrètement la nouvelle génération présentée par Amazon début octobre ? D’abord le design. Jusqu’ici, l’écran des Kindle était légèrement enfoncé dans le cadre. Grâce à ce que la marque présente comme une construction d’écran inversée, une première dans l’univers des liseuses, la dalle est désormais au même niveau que la façade. Les trois modèles (Kindle, Paperwhite et Colorsoft) gagnent aussi en finesse, s’offrent de nouveaux coloris et intègrent davantage de matériaux recyclés, dont une batterie à cobalt entièrement recyclé sur le modèle de base.
Amazon lance aussi un accessoire qui en dit long sur nos usages : le Kindle Click, une petite télécommande Bluetooth pour tourner les pages à distance, sur un tapis de course ou sous la couette. Le signe qu’une liseuse ne se lit plus seulement assis dans un fauteuil.
Les spécialistes restent toutefois mesurés. Le site Liseuses.net estime que, sur le Colorsoft, les caractéristiques techniques ont peu évolué par rapport à la génération précédente, et voit dans cette annonce avant tout une harmonisation du design de la gamme. Autrement dit : une belle évolution, pas une rupture. Si votre liseuse actuelle vous convient, rien ne presse.
Derrière ces nouveautés, une question plus large : où en est la lecture numérique ? Selon Amazon, la lecture sur Kindle connaît une croissance à deux chiffres depuis trois ans, avec plus de 720 milliards de pages lues dans le monde en 2025. Un chiffre de constructeur, certes, mais qui rejoint les données indépendantes.
En France, le baromètre 2026 des usages du livre, réalisé par Médiamétrie pour la Sofia, le Syndicat national de l’édition et la Société des gens de lettres, compte 47 millions de lecteurs en 2025, soit huit Français sur dix âgés de 6 ans et plus. Parmi eux, 14 millions ont lu au moins un livre numérique, soit un Français sur quatre, et 10 millions ont écouté au moins un livre audio. Les lecteurs numériques ont 36 ans en moyenne, contre 41 ans pour les lecteurs de livres imprimés.

Ce qui frappe, c’est que le numérique ne chasse pas le papier. Le livre imprimé reste la pratique la plus régulière, et la moitié de la population lit exclusivement sur papier. À l’échelle européenne, 9,5 % des internautes ont acheté des livres numériques ou audio en 2025, contre 7,3 % un an plus tôt, mais les achats de livres imprimés restent nettement plus répandus. Comme le résume le site ActuaLitté, la numérisation des usages ne remplace pas le livre physique : elle ajoute des moments de lecture et d’écoute.
C’est sans doute la vraie leçon de ces vingt dernières années. La liseuse n’a pas tué le livre. Elle s’est glissée dans les interstices : le trajet en train, les vacances avec une valise trop petite pour dix romans, la lecture du soir sans réveiller la personne à côté.
Il y a pourtant un sujet que les fiches techniques n’abordent jamais : la propriété. Quand vous achetez un livre papier, il est à vous. Vous pouvez le prêter, le revendre, le donner. Quand vous achetez un livre numérique sur une grande plateforme, vous achetez en réalité une licence de lecture, liée à votre compte.
L’histoire a déjà montré les limites du système. En juillet 2009, Amazon a supprimé à distance des exemplaires de 1984 et de La Ferme des animaux de George Orwell des liseuses de ses clients, après avoir découvert que l’éditeur n’en détenait pas les droits. Jeff Bezos avait lui-même qualifié la décision de « stupide », et l’entreprise avait fini par conclure un accord à l’amiable. L’ironie de voir disparaître 1984 n’avait échappé à personne.
Plus récemment, en février 2025, Amazon a supprimé la fonction qui permettait de télécharger ses livres Kindle sur un ordinateur pour en garder une copie de sauvegarde. Une décision passée presque inaperçue du grand public, mais qui a relancé le débat sur ce que l’on possède vraiment dans une bibliothèque numérique.
D’autres modèles existent. Les liseuses Kobo, distribuées en France par la Fnac, ou Vivlio, présentes en librairie, lisent nativement le format ouvert EPUB et facilitent l’emprunt de livres numériques en bibliothèque. Choisir une liseuse, c’est donc aussi choisir un écosystème, et une certaine idée de la propriété.
Au fond, la nouvelle génération Kindle raconte moins une révolution technologique qu’une maturité. La liseuse ne cherche plus à remplacer le livre ni à concurrencer la tablette. Elle s’affine, se colore, se fait plus discrète, pour accompagner des lecteurs qui jonglent désormais entre papier, écran et livre audio selon les moments de la journée.
À l’heure où nos écrans se battent pour chaque seconde de notre attention, il y a quelque chose de presque paradoxal dans la longévité de cet objet : un écran sans notifications, sans fil d’actualité, conçu pour une seule chose. Lire. Peut-être est-ce là, plus que dans ses nouveaux coloris, le secret de sa résistance.
Écrit par: Raoul Lionel
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