Guérisseurs en Suisse romande : Magali Jenny publie la nouvelle édition de son guide, avec les visages de celles et ceux qui soignent

7 novembre 20266 min de lecturePar Maurizio Iulianiello

Les guérisseurs en Suisse romande, vous en connaissez sûrement : une grand-mère qui « a le secret », un voisin, un collègue qui a un numéro de téléphone à vous donner quand vous vous brûlez en cuisine. Ce n’est pas du folklore d’un autre temps : c’est une tradition bien vivante, et l’ethnologue Magali Jenny l’arpente depuis bientôt vingt ans. Elle publie chez Favre Guérisseuses et guérisseurs, une nouvelle édition entièrement renouvelée de son guide de référence, illustrée cette fois avec les visages de celles et ceux qui soignent. Il arrive en librairie le 9 novembre, je l’ai reçu cette semaine, et je vous dis ce qu’il contient.

Un livre devenu un phénomène

Pour mesurer l’importance de ce guide, il faut revenir en 2008. Cette année-là, une jeune ethnologue publie Guérisseurs, rebouteux et faiseurs de secret en Suisse romande aux Éditions Favre. Personne ne s’attend à ce qui va suivre : selon la presse de l’époque, le premier tirage de 6 000 exemplaires s’écoule en moins d’une semaine. Le livre dépassera les 50 000 exemplaires vendus, un chiffre énorme pour la Suisse romande, et sera suivi d’un deuxième tome, puis d’un Nouveau guide des guérisseurs de Suisse romande en 2021, avec près de 250 adresses.

Pourquoi un tel succès ? Parce que ce livre répondait à une question que beaucoup se posaient sans oser la poser tout haut : à qui s’adresser ? Le secret, en Suisse romande, se transmet de bouche à oreille, souvent en famille. Pour ceux qui n’avaient pas « le bon numéro », le guide de Magali Jenny est devenu le carnet d’adresses qu’ils n’avaient pas.

guérisseurs en Suisse romande

Qu’est-ce qui change dans cette nouvelle édition ?

Le titre, d’abord. Le livre s’appelle désormais Guérisseuses et guérisseurs, avec pour sous-titre « Le guide de la médecine populaire en Suisse romande ». Mettre les femmes en premier, ce n’est pas un détail : elles sont nombreuses à pratiquer, et le titre leur rend enfin leur place.

Ensuite, et c’est la vraie nouveauté, les visages. Le répertoire a été entièrement renouvelé, avec des personnes en activité, classées par pratiques et par régions. Et la plupart ont accepté, selon l’éditeur, de figurer dans le livre avec leur portrait ou une image de leur lieu de consultation. Le guide compte ainsi près de 150 photos. Pour faire simple, on ne choisit plus un nom sur une liste : on découvre une personne.

Le livre propose aussi un index des pathologies et des traitements, des témoignages, et surtout des conseils pour consulter « avec discernement et un maximum de confiance », comme le résume le communiqué. Un guide pratique, donc, mais pas seulement.

Plus qu’un annuaire

Ce qui m’intéresse, dans le travail de Magali Jenny, c’est qu’elle ne se contente pas de lister des adresses. Le livre s’intéresse à la façon dont la médecine populaire change : sa professionnalisation, la diversification des pratiques, l’arrivée de nouveaux profils et de nouveaux usages. Il raconte aussi l’histoire de ces savoirs et la manière dont ils se transmettent, et il donne la parole à celles et ceux qui les font vivre, comme à celles et ceux qui y ont recours.

Secrets, magnétisme, reboutement, énergie, prières : derrière le mot « guérisseur », il y a en réalité des pratiques très différentes. Le faiseur de secret récite une prière transmise, souvent pour « couper le feu » d’une brûlure ou arrêter un saignement. Le rebouteux travaille avec ses mains sur les articulations et les entorses. Le magnétiseur dit agir par l’énergie. Le guide aide à s’y retrouver, sans jargon.

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Une tradition bien vivante, jusque dans les hôpitaux

On pourrait croire ces pratiques réservées aux campagnes fribourgeoises ou valaisannes. C’est vrai qu’elles y sont très ancrées. Mais le communiqué de l’éditeur rappelle qu’elles sont présentes « plus largement en ville et jusque dans les hôpitaux, puisque des listes de coupeurs de feu et de sang y circulent toujours ». Oui, vous avez bien lu : à l’hôpital, il arrive qu’un soignant tende un numéro de faiseur de secret à un patient qui le demande.

Les autorités, elles aussi, ont pris acte de cette réalité. Les guérisseurs figurent dans l’inventaire du patrimoine immatériel du canton de Vaud, au même titre que d’autres traditions vivantes. C’est dire si le sujet dépasse la simple curiosité.

Entre tradition, croyance et science

Reste la question que tout le monde se pose : est-ce que ça marche ? Magali Jenny, et c’est tout son mérite, ne cherche ni à convaincre ni à opposer les approches. Selon l’éditeur, elle fait dialoguer médecine populaire et médecine scientifique, et montre surtout la place importante que ces soins traditionnels occupent auprès du public.

Pour ma part, je trouve cette position juste. On n’a pas besoin d’y croire pour s’y intéresser, et on n’a pas besoin de s’en moquer pour garder les pieds sur terre. Les histoires qui flirtent avec l’inexpliqué, on en raconte régulièrement dans le podcast Les Dossiers de l’Étrange, avec toujours la même règle, à chacun sa vérité.

Une précaution quand même, et elle est importante : un guérisseur ne remplace pas un médecin. Une brûlure sérieuse, une douleur qui dure, un symptôme qui inquiète, ça se montre d’abord à un professionnel de santé. Le guide vient en complément, jamais à la place.

Qui est Magali Jenny ?

Magali Jenny est ethnologue et passionnée par les médecines traditionnelles, une fascination qui, selon l’éditeur, remonte à son enfance. Après un mémoire de licence consacré aux guérisseurs fribourgeois, elle a élargi son enquête à toute la Suisse romande et publié plusieurs ouvrages sur le sujet. Elle intervient aussi auprès des futurs médecins pour les sensibiliser aux médecines populaires.

Elle sait aussi sortir de son terrain de prédilection. Au printemps, elle a publié son premier roman, Le Masque, une aventure ethnographique en Sardaigne dont nous vous parlions dans notre article sur Magali Jenny et « Le Masque ». Nous l’avions reçue à cette occasion dans Helveticum, in helvetia veritas, et elle y parlait déjà de sa passion pour les légendes et les traditions.

Mon verdict

Près de vingt ans après le premier guide, Magali Jenny réussit le pari de renouveler un livre que beaucoup gardent dans un tiroir de la cuisine, à côté du numéro du médecin de garde. Avec les visages, le guide devient plus humain, et avec les témoignages et l’histoire, il devient un vrai livre sur la Suisse romande et ses croyances. Que vous soyez convaincu, curieux ou sceptique, il mérite sa place dans votre bibliothèque. Et si vous voulez rencontrer son autrice, Magali Jenny dédicacera son guide le samedi 21 novembre chez Payot Fribourg, de 14 h à 15 h 30.

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