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today29 janvier 2026
C’est l’événement cinématographique et humain de ce début d’année 2026 en Suisse romande. Avec son documentaire « La Vallée », le cinéaste Gwennaël Bolomey ne se contente pas de filmer les paysages enneigés de la Vallée de Joux ; il dissèque, avec une pudeur bouleversante, l’héritage complexe d’un père absent-présent. Entre alcoolisme, quête de masculinité et transmission, ce film est un miroir tendu à toute une génération d’hommes. Décryptage d’une œuvre qui brise les tabous.
Dans le calme blanc du Jura, là où le temps semble parfois s’arrêter, Gwennaël Bolomey a décidé de briser la glace. Son film, sobrement intitulé « La Vallée », s’ouvre sur une phrase qui claque comme une évidence douloureuse : « Devenir père sans avoir vraiment eu de père ». Ce film résonne comme une exploration nécessaire pour quiconque s’intéresse aux récits de vie profonds. Gwennaël n’est pas seulement un réalisateur reconnu ; c’est un fils qui cherche à comprendre comment construire une structure solide sur des fondations qui ont vacillé. Son père, figure centrale et pourtant défaillante, a sombré dans l’alcoolisme et la maniaco-dépression, laissant derrière lui une famille à la fois aimée et meurtrie.
Pourquoi faire ce film maintenant ? La réponse tient en trois prénoms : ceux de ses filles. C’est la naissance de ses enfants qui a agi comme un électrochoc. « C’est vraiment en devenant père moi-même que ce besoin est devenu impérieux », confie-t-il. Comment offrir un climat sécurisant, sain et solide quand on n’a connu que l’instabilité d’un père qui s’écroule alors qu’on est encore enfant ? Pour Gwennaël, le cinéma est devenu l’outil thérapeutique et artistique permettant de confronter ces deux mondes : l’alpage lumineux des souvenirs d’enfance et l’ombre portée par la maladie mentale et l’addiction.
L’un des aspects les plus fascinants du témoignage de Gwennaël Bolomey est sa lutte contre la ressemblance physique. « On me disait toujours : tu ressembles comme deux gouttes d’eau à ton père », explique-t-il. Pour un jeune homme en construction, cette phrase est une menace. Ressembler à celui qui a failli, c’est risquer de faillir à son tour.
Pourtant, en 2026, la parole se libère. Gwennaël prouve qu’on peut « briser l’enchaînement maléfique ». En osant regarder la fragilité de son père en face, il a réussi à ne pas la subir. Il nous rappelle que même dans la chute, son père était un être aimant. C’est cet héritage d’amour, malgré le chaos, qu’il a choisi de garder pour devenir, à son tour, un père présent.
Réaliser un film sur sa propre famille, c’est accepter d’ouvrir ce que le cinéaste Lionel Baier appelait avec ironie « un torrent de caca ». Le risque est réel : celui de trahir les siens ou de rouvrir des plaies mal cicatrisées. Gwennaël Bolomey a utilisé sa caméra de manière chirurgicale. En se plaçant derrière l’objectif, il s’est offert un bouclier. Cette « dissociation » lui a permis de poser à sa mère et à sa sœur, Lucille, des questions qu’il n’aurait jamais osé formuler autour d’un simple repas de famille.
Le résultat est d’une honnêteté brute, portée par un montage sans artifice, dépourvu de musique mélodramatique pour laisser place à la seule vérité des voix. Le film met en avant le courage des femmes, notamment sa mère et sa sœur, piliers d’une famille qui a dû apprendre à communiquer pour ne pas exploser. Gwennaël y explore également sa propre carapace, cette armure de « garçon fort » qu’il a portée trop longtemps, s’éloignant parfois de sa sœur par excès de protection.
Le message central de « La Vallée » est un plaidoyer pour une nouvelle masculinité. Dans nos régions de montagne, le silence a longtemps été la norme pour les hommes. On encaisse, on ne dit rien, et on se retrouve à 65 ans devant un vide immense. Gwennaël Bolomey renverse la vapeur. Pour lui, la vulnérabilité n’est pas une faiblesse, c’est un moteur de puissance. « Oser être fragile m’a rendu beaucoup plus fort », affirme-t-il. C’est cette authenticité qui a bouleversé les 400 spectateurs lors des premières projections aux Journées de Soleure. Le film n’est plus seulement une histoire personnelle ; il devient universel. Il donne envie à chacun de nous de reprendre la parole au sein de sa propre tribu.

Dès la première semaine de février, Gwennaël et Lucille parcourront la Suisse romande pour présenter ce documentaire. C’est une occasion unique de participer à un débat de société essentiel sur la transmission. Ce que vous retiendrez de « La Vallée », c’est avant tout la force de la résilience et la capacité de transformer un traumatisme en œuvre d’art.
Le film souligne l’importance vitale du dialogue et démontre pourquoi il ne faut jamais laisser de « non-dits » s’installer dans une fratrie. Enfin, vous serez porté par une esthétique pure, où la beauté sauvage de la Vallée de Joux est magnifiée par une réalisation sincère.
Soutenir ce cinéma fait du bien : il répare et il libère. Parce qu’au final, comme le dit si bien Gwennaël, la communication est ce qui permet au torrent de rester clair et pur.
Écrit par: Cindy Heiniger
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