On l’avait enterré avec les années 2000, rangé au fond d’un tiroir entre deux vieux chargeurs. Pourtant, le retour du CD aux États-Unis est bien réel. Ses ventes repartent nettement à la hausse en 2026, des fabricants relancent des baladeurs façon Discman, et une partie de la génération streaming se met à acheter des disques… parfois sans même avoir de quoi les écouter. Alors, vrai retour ou effet de mode ? Les chiffres racontent une histoire plus nuancée, surtout chez nous.
Aux États-Unis, le retour du CD est amorcé
Le signal est venu de l’autre côté de l’Atlantique. Selon le rapport de mi-année de Luminate, la société qui mesure les ventes de musique aux États-Unis, les ventes de CD ont progressé de 16 % au premier semestre 2026, pour atteindre 16,3 millions d’exemplaires. Dans le même temps, le vinyle, star incontestée du retour au physique depuis quinze ans, ne gagnait que 2,4 %. Le vinyle reste devant en volume, mais c’est le CD qui accélère.

Le contraste est d’autant plus frappant que l’année précédente avait été mauvaise. En 2025, selon l’industrie phonographique américaine (RIAA), les revenus du CD avaient encore reculé de près de 8 %, et les volumes de plus de 11 %. Le rebond de 2026 n’en est que plus spectaculaire.
La K-pop et les « superfans », moteurs du rebond
Qui achète ces disques ? D’abord, les fans de K-pop. Pour les fans de BTS ou d’ATEEZ, l’album physique est un objet de collection : il est vendu en plusieurs versions, avec des photos et des cartes à collectionner glissées dans le boîtier. Certains fans en achètent plusieurs exemplaires pour compléter leur collection ou soutenir les ventes de leur groupe. Mais la K-pop n’explique pas tout : même sans elle, les ventes de CD progressent de 6,7 % aux États-Unis.
Luminate relève un autre chiffre étonnant : environ la moitié des membres de la génération Z et des millennials qui ont acheté un CD ne possèdent pas de lecteur. Le disque s’achète alors comme un souvenir, un objet que l’on expose, ou une manière de soutenir directement un artiste. Le rapport parle d’un « objet de collection abordable ». Le prix y est pour beaucoup : un CD coûte en général deux à trois fois moins cher qu’un vinyle, ce qui en fait la porte d’entrée idéale pour les jeunes collectionneurs.
Le grand retour du baladeur
Pour ceux qui veulent quand même écouter leurs disques, les fabricants ont flairé le filon. En 2024, la marque chinoise FiiO a lancé le DM13, un lecteur CD portable au look directement inspiré du Discman de Sony, mais avec une batterie rechargeable par USB-C, une protection anti-saut et surtout le Bluetooth, pour l’utiliser avec des écouteurs sans fil. D’autres marques ont suivi avec des modèles colorés et rétro, souvent affichés fièrement sur les réseaux sociaux.
C’est un clin d’œil à l’histoire. Le premier Discman, le D-50, est sorti en 1984, deux ans seulement après l’arrivée du CD dans les magasins. Le format, mis au point par Philips et Sony, a été commercialisé au Japon le 1er octobre 1982, et le tout premier album vendu sur CD était 52nd Street de Billy Joel. Il a ensuite dominé le marché pendant près de vingt ans, avant d’être balayé par le téléchargement, puis par le streaming.

Et en Suisse ? Le CD recule encore
Avant de crier au retour en grâce, regardons nos propres chiffres. Selon IFPI Schweiz, l’association faîtière des labels, le marché suisse de la musique enregistrée a atteint 259 millions de francs en 2025, en hausse de près de 4 %. Mais cette croissance vient presque entièrement du streaming, qui pèse plus de 90 % du marché.
Le CD, lui, a encore reculé de 13 % en 2025, à 8,4 millions de francs de chiffre d’affaires. Le vinyle, à l’inverse, a progressé de 19 %, à 5,1 millions de francs, son meilleur niveau depuis 1991. Pour mesurer le chemin parcouru : en 1995, à l’âge d’or du CD, le marché suisse de la musique pesait près de 379 millions de francs.
En France, le tableau est un peu différent. Le CD reste le premier format physique en volume, avec 8 millions d’exemplaires vendus en 2025 selon le SNEP, le syndicat des producteurs, contre près de 6 millions de vinyles. Et ce sont les jeunes qui achètent : les 15-34 ans représentent 36 % des acheteurs de CD. Le marché physique français a d’ailleurs progressé de 5 % en 2025, à 205 millions d’euros, porté surtout par le vinyle et les ventes directes des artistes, dont les boutiques en ligne ont bondi de 29 %.
Pourquoi on y revient
Au-delà des chiffres, plusieurs raisons expliquent ce regain d’intérêt.
L’envie de posséder. Avec le streaming, on n’achète plus de musique, on la loue. Un catalogue peut disparaître d’une plateforme du jour au lendemain. Le CD, lui, reste sur l’étagère.
Le soutien aux artistes. Un album acheté rapporte bien plus à un artiste que des milliers d’écoutes en streaming. Pour beaucoup de fans, acheter le disque est une façon de dire merci.
La qualité du son. Un CD offre une qualité sans perte, souvent supérieure à celle des abonnements de streaming de base, sans dépendre d’une connexion.
La déconnexion. Écouter un album du début à la fin, sans notifications ni algorithme qui choisit la suite, a quelque chose de reposant. Pour certains jeunes, le lecteur CD est aussi un moyen de lâcher un peu leur smartphone.
Le prix. Neuf ou d’occasion, le CD reste bon marché. Dans les brocantes, les vide-greniers et les boutiques de seconde main, on trouve des albums cultes pour quelques francs, là où le vinyle d’occasion s’est envolé.
Les artistes jouent le jeu
Les maisons de disques l’ont bien compris et soignent à nouveau leurs éditions physiques. Instinct, le nouvel album d’Angèle, est ainsi disponible en CD comme en vinyle. Et même le jeu vidéo s’y met : la bande originale de Grand Theft Auto VI, avec la musique de Justice, sortira le 19 novembre en numérique, mais aussi en CD et en vinyle.
Notre avis
Parler d’un « retour du CD » est un peu exagéré, du moins en Suisse, où les ventes continuent de baisser. Mais quelque chose a changé : le CD n’est plus vu comme un format dépassé. Pour une partie des jeunes, c’est un objet de collection, un souvenir de concert, un moyen de soutenir un artiste ou de s’offrir une pause loin des écrans. Pour les autres, c’est l’occasion de ressortir les albums de leur adolescence. Il ne remplacera pas le streaming, mais il a retrouvé une place : celle d’un plaisir, pas d’une nécessité.








